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GARDOUCH - La mémoire en partage

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Avec les « Anneaux de Saturne », Remi Guerra poursuit son récit ancré dans la mémoire et le territoire familial. « J’ai essayé d’ouvrir son histoire comme j’ouvrirais son vestiaire » dit le créateur de Gardouch, à propos de son grand père. À Et si « l’été est une respiration », voici cette saison déclinée en pièces ultra légères, qui prolongent un récit très personnel. Rendez-vous à Sphère, le salon des marques émergentes organisé par la FHCM avec le soutien de L’OREAL.

Comment abordez-vous cette saison ?

Le passage au showroom SPHERE en janvier m’a permis de mieux comprendre les enjeux commerciaux d’une collection. J’ai pu échanger avec les boutiques, les acheteurs, la presse, et mesurer plus précisément la manière dont Gardouch pouvait exister dans ce cadre, sans perdre ce qui constitue son point de départ.

Cette saison, je l’aborde donc avec cette question en tête : comment intégrer un travail artistique dans une réalité commerciale, tout en laissant le message passer ? Le vêtement reste un objet de design. Il doit pouvoir être porté, compris, acheté, mais il doit continuer d’être pensé avec la même exigence narrative et sensible.

J’ai aussi compris qu’il m’était impossible, créativement, de raconter plus d’une histoire par an. Trouver les références, les faire dialoguer, construire un récit cohérent, cela demande du temps. C’est une logique que je souhaite désormais appliquer aux prochaines collections : une collection par an, divisée en deux saisonnalités, avec idéalement un défilé annuel réunissant le printemps-été et l’automne-hiver.

 

Quelle est la rupture avec la collection précédente ?

Au regard de cette nouvelle structure, cette saison n’est pas vraiment une rupture, mais plutôt la suite logique d’un récit déjà commencé, elle porte ainsi le même nom, "Les anneaux de Saturne". Elle poursuit l’histoire de mon grand-père, comme une forme d’hommage à son enfance, mais aussi à sa vie entière. J’ai essayé d’ouvrir son histoire comme j’ouvrirais son vestiaire. À l’intérieur, on trouve des vêtements qui renvoient aux années 50, d’autres aux années 90, des références plus anciennes ou plus récentes, mais toujours rassemblées autour d’un même point central : mon papy. Les vêtements sont sans doublure, avec des constructions plus légères. Mais le cœur du récit reste le même. Il s’agit moins de changer de sujet que de continuer à explorer une même mémoire à travers une autre saison.

 

En quoi l’été constitue-t-il un moment particulier pour vous ? Et que signifie pour vous venir présenter votre collection à Paris ?

L’été est une période de respiration. Quand on est enfant, ce sont presque les deux mois les plus longs de notre vie. C’est très excitant, parce que les vacances d’été marquent une vraie rupture entre deux années scolaires. En septembre, on a souvent l’impression d’être devenu plus grand, un peu nouveau, prêt à rencontrer d’autres amis ou à recommencer autrement.

En grandissant, on se rend compte que ce temps passe de plus en plus vite. L’été garde quelque chose de très fort, mais aussi de plus fragile. Il devient presque une mesure du temps qui accélère.

Présenter cette collection à Paris, dans le cadre de SPHERE et de la FHCM, permet de faire exister cette histoire intime dans un contexte plus large. C’est important pour Gardouch, parce que la marque cherche justement à déplacer des souvenirs personnels vers des formes collectives, visibles, partageables.

 

 Un souvenir lié à des vacances ?

Quand j’étais petit je restais chez mes grands-parents pendant les vacances. Mes parents travaillaient, donc mon frère et moi passions beaucoup de temps chez eux. Ils habitaient à cinq minutes en voiture de Gardouch, donc ce n’était pas un grand départ, mais c’était quand même un ailleurs.

Aujourd’hui, ce souvenir me manque. J’aimerais parfois pouvoir retrouver cette disponibilité-là, rester plusieurs jours dans une maison de famille, sans programme précis, simplement avec le temps qui passe autour de soi.

 

Quelles sont vos références, vos inspirations ?

Pour cette collection, j’ai voulu approfondir certaines références déjà présentes dans l’univers de mon grand-père, notamment le Tour de France et le sport. Le sport a toujours eu une place importante dans sa culture, et c’est encore quelque chose qui le traverse aujourd’hui. Je l’ai traité à travers la maille, certains shorts, des formes plus souples, des détails graphiques ou fonctionnels.

De plus, j’aime beaucoup introduire des anachronismes dans mon travail. Rassembler des signes qui ne viennent pas du même moment, mais qui gravitent autour d’une seule personne. C’est très Gardouch : partir d’une mémoire réelle, puis accepter qu’elle soit traversée par plusieurs temporalités.

 

En quoi la nostalgie est-elle un territoire privilégié pour vous ?

La nostalgie m’intéresse parce qu’elle ne donne jamais accès au passé de manière nette. On croit se souvenir d’une forme, d’une couleur, d’un vêtement, puis il manque toujours quelque chose. C’est dans ce manque que Gardouch travaille.

Je pars souvent d’éléments très concrets : une photo, un objet gardé dans une maison, un vêtement porté par quelqu’un de ma famille, un détail que mon grand-père raconte. Ensuite, je ne cherche pas à refaire exactement ce qui a existé. Je cherche plutôt à comprendre ce que ce souvenir peut devenir aujourd’hui.

C’est pour cela que la nostalgie est importante pour Gardouch. Elle permet de transformer une archive personnelle en vêtement, sans la figer comme une pièce de musée.

 

Votre lieu préféré à Paris actuellement ?

Ma chambre, mon lit !

 

L’importance du savoir-faire dans cette collection en particulier ?

Le savoir-faire est très important dans cette collection parce que j’essaie de personnaliser de plus en plus ma matière première, comment intégrer une matière originale dans un produit. L’idée est que Gardouch ne soit pas seulement identifiable par une forme ou une silhouette, mais aussi par ce qui compose le vêtement lui-même. J’ai beaucoup travaillé les motifs, les tissus brodés, les patchs, les boutons personnalisés, et plus largement tous ces éléments qui permettent de griffer la matière avant même que le vêtement soit construit.

Cela concerne autant les pièces commerciales que les pièces images. Les pièces plus portables doivent continuer de porter un langage très précis, tandis que les pièces images me permettent d’aller plus loin dans la construction, notamment avec le cuir. J’aime l’idée que même une pièce très simple puisse contenir un niveau de détail, de fabrication ou de récit qui la rattache immédiatement à Gardouch.

 

Comment concilier tradition et innovation ? Exemples ?

Pour moi, l’innovation se situe d’abord dans la structure. Gardouch vient d’un projet artistique, et l’enjeu aujourd’hui est de comprendre comment le faire exister dans un cadre commercial sans le vider de son sens. Il faut accepter certaines contraintes de l’industrie : le showroom, les saisons, les acheteurs, l'image etc. Mais il ne faut pas laisser ces normes décider de tout. J’essaie plutôt de les utiliser comme un cadre de travail. Une collection peut répondre à des besoins réels, réfléchir à un vestiaire, et continuer de fonctionner comme un chapitre.

C’est aussi une manière de jouer avec le “white cube” de la mode. Le vêtement y est présenté comme un produit, mais il peut garder une dimension d’objet ou de fragment narratif. L’innovation, pour Gardouch, est peut-être là : faire cohabiter un projet artistique avec les règles concrètes de l’industrie, sans que l’un annule l’autre.

 

Le lieu où vous trouvez refuge en cas de canicule ?

Je trouve difficile de répondre à cette question car la canicule n’est plus seulement un décor de vacances, c’est une conséquence très concrète d’un dérèglement auquel l’industrie textile participe largement.

Pour Gardouch, cela pose forcément la question de la responsabilité. La marque essaie de se construire à une échelle juste, avec une production raisonnée, des matières sourcées avec attention, une fabrication majoritairement française, et une volonté de ne pas produire plus que nécessaire. L’engagement ne doit pas être un argument décoratif, mais une contrainte réelle dans la manière de créer, de produire et de vendre.

Ainsi mon refuge, face à la canicule, c’est peut-être moins un lieu qu’une position : essayer de ne pas contribuer davantage à ce qui la rend de plus en plus violente.

 

Votre destination favorite ?

Encore et toujours mon lit !

 

Qu’est-ce qu’être européen en 2026 ?

En 2026, être européen, c’est accepter que notre héritage ne soit pas simple. L’Europe porte une histoire complexe et parfois sombre, faite de conflits, de privilèges et de domination. Elle porte aussi une force et une beauté culturelle rare, qui existe encore dans ses langues, ses savoir-faire et ses identités variées.

Pour moi, cette question passe par une histoire familiale entre la France et l’Espagne. L’exil de mon arrière-grand-père face à Franco fait partie de cette mémoire. Il m’oblige à regarder l’Europe autrement, non comme une idée abstraite, mais comme un territoire où les histoires personnelles rencontrent l’Histoire.

Avec Gardouch, j’essaie de travailler depuis cet endroit-là. Ne pas idéaliser le passé, ne pas le condamner en bloc non plus, mais comprendre ce qu’il laisse derrière lui. Un vêtement peut porter cette complexité sans avoir besoin de la résoudre.

 

Ce qui vous pousse à défendre des convictions à l’intérieur de ce métier ?

Le fait que la mode ne soit pas seulement une industrie d’images ou de consommation. Elle peut aussi préserver, raconter, transmettre. Gardouch existe parce que je crois qu’un vêtement peut porter autre chose qu’une tendance. Défendre cela dans ce métier, c’est essayer de garder une exigence poétique, matérielle et humaine à l’intérieur d’un système très rapide.

 

 

Propos recueillis par L.B