Actualités

Hubert Barrère : « La broderie est un art millénaire qui démontre l'évidence du lien entre l’artiste et l’artisan. »

Interviews

Directeur artistique de Lesage depuis 2011, Hubert Barrère pilote l’atelier de broderie fondé en 1924 et intégré aux Métiers d'Art de Chanel en 2002. Il officie au 19M, lieu des Maisons d’art de la Mode et véritable ruche de savoir-faire d'exception abritant près de 700 artisans. Tout au long de sa carrière, il a côtoyé les plus grands talents : Karl Lagerfeld pendant 21 ans, Alexander McQueen, John Galliano, Yves Saint Laurent, pour n’en citer qu’une poignée. Il travaille pour la mode comme pour le théâtre, la danse et l'opéra. C'est d'ailleurs le théâtre qui lui a ouvert les yeux, puis les mains. Un parcours nourri de rencontres, de curiosité et d'une répartie à toute épreuve. Lui ajouterait "de chance", par modestie.

Imaginez un enfant de huit ans qui dessine compulsivement des talons aiguilles et des robes de soirée dans les marges de ses cahiers. "Je viens d'une famille qui n'a strictement rien à voir avec la mode et j'étais une sorte d'ovni. On m'a toujours dit que dessiner n'est pas un métier." Discipliné, il suit les conseils de ses proches, fait des études de droit et se retrouve, jeune adulte, à débuter sa carrière au ministère de la Justice. Mais les passions d'enfance les plus vives sont des destins en sommeil. L'été 1987, au Festival d'Avignon, tout bascule. "Être au contact des gens du théâtre a été le déclenchement." Il rencontre Maria Casares, immense figure du théâtre français qui lui affirme que s'il a une passion, il est de son devoir de la réaliser. Le lendemain, il va voir Le Soulier de Satin de Paul Claudel, mis en scène par Antoine Vitez, "sommité du théâtre", qui avait notamment révélé la comédienne Dominique Valadié. Elle incarnait à cette occasion le monologue de la Lune. "Elle était toute frêle sur scène et j'ai été fasciné par cette femme qui pleurait, crachait, qui se dépassait totalement pour incarner des émotions." La révélation est immédiate. Aujourd'hui encore, il se souvient du texte mot pour mot. Il s'interrompt en souriant. "Mais je ne vais pas vous imposer les quinze minutes !" Dès son retour d'Avignon à Paris, il s'inscrit à l'École de la Chambre Syndicale de la Couture Parisienne. "J'étais plus âgé que les autres étudiants. À partir de ce moment-là, je n'ai fait que courir après le temps."

 

 

"Ma chance, c'est d'avoir rencontré les plus grands créateurs de la planète. Il ne faut jamais négliger les chemins qu'on emprunte. Parfois, c'est une petite route qui peut nous mener, peut-être plus facilement que la grande autoroute bouchée, à bon port."

 

 

Il fait ses premiers pas dans un atelier de couture lors d'un stage chez Thierry Mugler. "Thierry arrivait très tard, vers 18h, et on travaillait surtout le soir. Quand il arrivait, la vie entrait dans la Maison." En dernière année d'école, il fait une rencontre dont il ne mesure pas encore la portée. Deux des silhouettes qu'il doit présenter pour obtenir son diplôme sont brodées. Grâce à une amie, il obtient un rendez-vous avec Gérard Trémolet, bras-droit de François Lesage, qui a hérité de la Maison de broderie fournissant les plus grands noms de la Haute Couture, fondée en 1858 par le brodeur Michonet, reprise en 1924 par ses parents, Albert et Marie-Louise Lesage. "J'attendais dans le couloir lorsque François Lesage lui-même m'a demandé ce que je faisais là. Je lui ai expliqué que c'était pour mon projet d'école. 'Montrez-moi ça !', m'a-t-il dit. Je me suis soudain retrouvé en rendez-vous avec lui. On a traversé la Maison pour aller chercher des fournitures. C'était un capharnaüm merveilleux." Une fois diplômé, Hubert Barrère revient lui montrer le résultat pour le remercier. "Il m'a répondu que ce n'était pas mal pour quelqu'un qui ne savait pas broder." Le jeune homme est loin de se douter que trois décennies plus tard, François Lesage l'adoubera pour lui succéder.

 

La broderie arrive presque par hasard, par nécessité financière. Il doit rembourser son prêt étudiant et n'en a pas les moyens. Lorsque Monsieur Vermont, brodeur sur le point de prendre sa retraite, cherche un jeune dessinateur, il se présente. "Je voulais être assistant de Saint Laurent, voire Saint Laurent lui-même parce qu'on a beaucoup d'ambition quand on est gamin. Je me demandais si je ne faisais pas une erreur en allant chez Vermont en 1990 et ça a finalement été la chance de ma vie." Il devient rapidement responsable du studio de création et rencontre les plus grands couturiers : Yves Saint Laurent, Hubert de Givenchy, Marc Bohan. "J'étais terrifié de les rencontrer seul. Quand j'y pense, je suis entré par la petite porte de service au fond du jardin." Après quelques années, lorsqu'on lui refuse une promotion, il part ouvrir sa propre voie. De 1992 à 1995, il retourne chez Thierry Mugler et travaille en parallèle comme styliste freelance pour la marque britannique Hartnell, célèbre pour ses créations pour la famille royale, ainsi que pour Daniel Swarovski. Son nom circule et les rencontres s'enchaînent. En 1994, il est nommé directeur artistique de Ghislain Vicaire. "Il était très célèbre pour réaliser les broderies du Moulin Rouge, du Lido mais aussi des cirques internationaux. On passait des parures pour les éléphants aux soutiens-gorge en strass. Il valait mieux ne pas se tromper dans les livraisons !" se souvient-il, amusé. "J'ai même réalisé le costume entièrement brodé de Johnny Hallyday pour son concert au Parc des Princes."

 

 

"Quand on me demande quelle est ma plus belle création, je réponds toujours qu'elle n'est pas encore faite, que ce sera la prochaine." 

 

 

En 1995, Hubert Barrère décide de lancer sa propre histoire et choisit comme pièce de prédilection un élément qui rend hommage à son amour de la technique autant qu'à l'héritage historique de la couture : le corset. "J'avais déjà réalisé des corsets pour Emanuel Ungaro et je voulais faire mes propres corsets, souples, des corsets modernes où on a envie de vivre dedans. C'était un instinct car les Anglais n'allaient pas tarder à arriver. John Galliano a été nommé chez Givenchy la même année, en juillet 1995." L'année suivante, son travail de corsetier est sacré par le Grand Prix de la Mode de la Ville de Paris. Alexander McQueen, nommé directeur artistique de Givenchy en 1996, cherche un corsetier différent de Mr. Pearl, la référence absolue de l'époque et corsetier fétiche de Galliano, pour se différencier de son confrère. Il se tourne vers Hubert Barrère. De McQueen, Hubert Barrère garde un souvenir ému. "Il était habité par la création extrême, entre la vie et la mort, les anges et les démons. Il était adorable, d'une sensibilité extrême, avec une culture extraordinaire. Il bousculait les codes dans une irrévérence invraisemblable." Les collaborations se succèdent dont Stella McCartney pour Chloé, qui l'appelle pour créer le corset du mariage de Madonna. "Je me suis retrouvé au Crillon où Madonna m'a mis dans les bras son fils Rocco et m'a expliqué ne pas vouloir d'un corset mignon. C'était surréaliste."

 

 

"Karl Lagerfeld avait une culture abyssale, un humour caustique et des milliers d'idées à la seconde. Il nous donnait toujours envie de nous dépasser."

 

 

En 1997, Hubert Barrère est nommé directeur artistique de Hurel, atelier de broderie fournisseur historique de Chanel depuis 1921. "J'étais dans le studio avec Virginie Viard, qui était revenue chez Chanel cette année-là après avoir suivi Karl chez Chloé." C'est elle qui fait les présentations avec Karl Lagerfeld. "Karl m'a tout de suite demandé 'Vous portez Mitsouko de Guerlain ?' Et il est parti dans une diatribe sur ce parfum créé en 1919 qui évoquait Madama Butterfly de Puccini. Quelques semaines plus tard, je le croise à nouveau chez Chanel. 'Bonjour Hubert, vous portez toujours Mitsouko ?' J'étais si surpris qu'il s'en souvienne. Notre histoire avec Karl a commencé en odeur de sainteté." Une collaboration exceptionnelle qui durera 21 ans, jusqu'au décès du Kaiser le 19 février 2019.

La Maison Hurel se développe considérablement sous l’impulsion de Barrère, passant de quelques collaborateurs à une structure capable de répondre aux demandes des plus grandes Maisons. Il y reste jusqu'en 2011.

 

 

 "Si la broderie existe depuis millénaires c’est parce qu’elle a été transmise mais a su rester moderne en s’adaptant aux nouvelles matières et aux innovations. La technologie nous aide mais ne remplacera pas ce que nous savons faire à la main."

 

 

Chez Lesage, le passage de flambeau s'accomplit dans une coïncidence bouleversante. Le 1er décembre 2011, Hubert Barrère prend ses fonctions de directeur artistique le jour même où François Lesage s'éteint. "À 7h du matin, sa compagne m'a appelé. Elle ne m'a rien dit et j'ai compris. Ses derniers mots ont été 'Tout est en ordre'. Ça n'a pas été facile de succéder à quelqu'un d'aussi exceptionnel et je suis resté plutôt discret en arrivant. Je le remercie pour la confiance qu'il a eue en moi. C'était un maître et un grand ami", confie-t-il en fixant sa photo dans son bureau. Quelques mois avant cette prise de fonction, Bruno Pavlovsky, Président des activités mode de Chanel depuis 2004 et du 19M depuis l'inauguration du lieu en 2021, lui avait proposé le poste. "Je ne savais pas si j'étais la bonne personne, je n'avais pas du tout pensé qu'on me le proposerait. Bruno m'a dit que François Lesage lui-même m'avait choisi et que tout l'Olympe avait suivi : Karl, Virginie… Il m'a expliqué que je serais confronté à d'autres interrogations créatives, d'autres défis et je lui en suis reconnaissant." Chez Lesage, Hubert Barrère travaille pour Chanel mais aussi pour d'autres Maisons, reconnues ou plus confidentielles. "Tout au long de ma carrière, j'ai toujours travaillé pour différents créateurs en parallèle. On est plus créatifs pour les autres et pour soi lorsqu'on rencontre d'autres visions." Depuis qu'il a pris la direction de l'atelier, la transmission, également chère à François Lesage, est un impératif. "Il en va de la survie de nos métiers. L'atelier accueille des stagiaires pour éveiller des vocations, des jeunes issus de cursus académiques classiques mais aussi des personnes en reconversion professionnelle. Les ateliers participatifs organisés à la Galerie du 19M permettent aussi de faire découvrir ces métiers de la main. C'est exceptionnel de faire quelque chose soi-même et qui nous rend fier."

 

 

"Les collections Métiers d'Art sont des collections intermédiaires entre le prêt-à-porter et la Haute Couture. C'est un grand cadeau de la Maison Chanel qui nous permet de faire connaître nos métiers."

 

 

Depuis 2002, Chanel présente chaque année une collection Métiers d'Art, initiative visionnaire de Karl Lagerfeld pour célébrer le savoir-faire exceptionnel des Maisons d'art réunies au 19M. Ces collections constituent un dialogue entre le studio de création Chanel, les ateliers et les onze Maisons d'art - brodeurs, plumassiers, joailliers, orfèvres, plisseurs, bottiers, modistes. "Les métiers d'art y sont bien plus impliqués que dans le prêt-à-porter où il y a moins de broderies. Et la Haute Couture est un monde à part, un monde d'expérimentation, un monde du rêve, c'est un absolu de création, d'exception." En décembre 2025, Matthieu Blazy a présenté sa deuxième collection Métiers d'Art à New York. Nommé directeur artistique de Chanel en juin 2024, il succède à Virginie Viard et devient le quatrième directeur artistique de la Maison depuis sa fondation. "Il nous a expliqué vouloir du vivant, des femmes dans leur quotidien, dans leur diversité. Matthieu a suivi l'irrévérence et la liberté de Gabrielle Chanel des années 1920 et 1930. L'avantage de Chanel, c'est que la marque est si forte, si reconnaissable, que lorsqu'un élément ne fait pas partie de son univers, elle l'absorbe. J'ai adoré travailler sur cette collection. Il faut être généreux dans la création pour offrir le meilleur aux clientes, que ce soit joyeux tout en les mettant en valeur."

 

L'appellation "Métiers d'Art" portée par Chanel dit quelque chose d'essentiel : la distinction entre artiste, artisan, artisan d'art n'a pas toujours existé. La séparation s'est faite lorsqu'une dimension intellectuelle a fait s'élever le rôle de l'artiste au détriment de l'artisan. "La broderie existe depuis trois mille ans avant notre ère. En Mésopotamie, en Chine, chez les pharaons, elle était utilisée pour la différenciation sociale ou encore la communication avec l’au-delà. Au Moyen Âge, lorsque la broderie d'or venue d'Ouzbékistan, de Perse et du nord de l'Inde parvient en France, elle est devenue un art premier, avant même la peinture." Travailler avec des artistes constitue pour Hubert Barrère un retour évident vers ce lien naturel. Lesage a ainsi développé des collaborations avec des plasticiens comme Eden Tinto Collins ou Rakajoo. À Paris, dans l'exposition "Trouver son monde" au 19M en 2025, ils ont réalisé avec ce dernier un tapis brodé qui sortait du tableau ainsi qu'un masque, élément totémique du travail de l'artiste. "Pour moi, il est un Vermeer d'aujourd'hui dans le sens où il raconte le quotidien qu'il sublime."

 

 

"Concevoir des costumes pour le théâtre me procure une joie, une plénitude. Ça me plait terriblement."

 

 

Si le théâtre a tout déclenché en 1987 à Avignon, Hubert Barrère n'a cessé d'y revenir. En 2018, le chorégraphe Nicolas Le Riche lui donne carte blanche pour B comme… à l'Opéra National de Bordeaux. "Je viens de Nantes donc j'ai habillé les dix-huit danseurs en berlingot. Ils performaient sur la musique de Bach, celle de tous les refuges, mystique et apaisante." En 2023, Michel Fau le sollicite pour Zémire et Azor à l'Opéra-Comique. "Il voulait de la création et m'a poussé dans mes retranchements. Pour le costume de la Bête, je pensais au départ à Jean Cocteau. Il m'a fait dessiner ce que je n'aurais imaginé dessiner : un cancrelat-alien. Et j'ai adoré ça." En décembre 2025, il signait les costumes de Chasing Rainbows, un spectacle autour de Julie Andrews incarné par la mezzo-soprano Lea Desandre et mis en scène par Sophie Daneman. Il proposait notamment un gilet de smoking corseté pour le personnage de Victor/Victoria. "C'était merveilleux. J'ai adoré faire ça. Que la vie est belle dans ces moments-là."

 

 

 

Reuben Attia