MATTHIEU RUIZ - La brutalité douce
S’il a fait des études de design à Strasbourg, c’est en tant que responsable « visual merchandising » qu’il a fait ses débuts, avant de lancer sa marque en 2023. Son travail sur les teintures naturelles s’inscrit dans une démarche singulière, où la matière devient récit, et le geste, l’évocation de la trace. Rencontre avec Matthieu Ruiz, invité à Sphère, rendez-vous des marques émergentes au Palais de Tokyo, organisé par la FHCM avec le soutien de l’Oréal et du DEFI.
Comment abordez-vous cette saison ?
Avec beaucoup d’enthousiasme. Cette saison marque une étape importante puisque je présente ma première collection wholesale à la Paris Fashion Week. Après plusieurs années de recherche autour de la teinture naturelle et de l’artisanat contemporain, j’ai le sentiment que le projet atteint aujourd’hui une nouvelle maturité.
Quelle est la rupture avec la collection précédente ?
La collection précédente racontait un souvenir très personnel. Cette saison élargit le regard et s’intéresse davantage à la mémoire collective, aux territoires ruraux et aux éléments du quotidien qui nous entourent. La collection explore des masculinités différentes, le propos est plus ouvert, tout en restant profondément autobiographique.
En quoi l’été constitue-t-il un moment particulier pour vous ?
L’été est une saison qui ralentit le temps, et en même temps il est tellement court qu’on fait tout pour en profiter. C’est souvent le moment où l’on retrouve sa famille, son village, ses habitudes ou certains souvenirs d’enfance. Beaucoup des histoires que je raconte dans mes collections trouvent leur origine dans ces moments-là.
Un souvenir lié à des vacances ?
Les étés passés dans mon village en Moselle, à être sur mon vélo, à jouer au foot, mais aussi les longues journées dehors, les repas de famille. Ce sont des souvenirs très simples mais qui nourrissent encore aujourd’hui mon imaginaire, et en particulier cette collection Printemps-éte 2027 intitulée « Le flou du village »
Quelles sont vos références, vos inspirations ?
Ma formation universitaire en design a beaucoup influencé ma manière de travailler, notamment à travers la sociologie, la philosophie et l’observation des usages du quotidien. Je m’intéresse aux objets que l’on ne regarde plus, aux vêtements ordinaires et à ce qu’ils racontent de nous. J’aime également le travail de Tomi Ungerer pour sa capacité à raconter des histoires universelles, mes chapeaux cloches (que je fais depuis quelques temps) sont d’ailleurs inspirés d’un de ses contes. Plus spécifiquement pour cette collection, je me suis inspiré des archétypes masculins de mon enfance/adolescence, mon père en costume pour aller au bureau, mon grand-père facteur, mon oncle footballeur, mes cousins bricoleurs, les hommes qui sortent de l’église le dimanche, les mêmes qu’on retrouve autour du stade de foot l’après-midi…
Votre lieu préféré à Paris actuellement ?
En ce moment, je suis beaucoup entre Paris 19e et Saint-Denis, l’été m’invite entre le canal St Martin et le canal de l’Ourcq et le parc de la Villette.
L’importance du savoir-faire dans cette collection en particulier ?
Le savoir-faire est le point de départ du projet. Toute la collection est construite autour de la teinture naturelle à base de plantes. Les variations de couleurs, les textures et les irrégularités obtenues font partie intégrante du vêtement et donne du caractère à mes silhouettes qui paradoxalement restent minimalistes, bien que travaillées avec pas mal de superpositions. Je cherche à défendre l’idée d’un artisanat contemporain, où la main de l’artisan reste visible dans chaque pièce.
Comment concilier tradition et innovation ? Exemples ?
Je pense que l’innovation peut aussi naître d’une nouvelle manière de regarder et d’utiliser un savoir-faire existant. J’utilise des techniques ancestrales de teinture végétale, et pourtant j’ai l’impression d’arriver avec une nouveauté.
Je prends souvent l’exemple de l’ours sur un monocycle. Un ours, un monocycle c’est presque commun, les deux mélangés vont créer une surprise inattendue. Mon travail autour de l’imperfection, des taches et de l’accident confronté au monde de la mode où le niveau d'exigence, et la quête de la perfection semble incessante, vont créer une certaine tension et de là je pense naît l’innovation. Je développe des techniques de teintures presque à froid, avec peu d’énergie, peu d’eau et peu de plantes, est-ce une innovation ? je ne sais pas, en tout cas ça permet encore une fois de montrer que d’autres moyens de faire sont possibles.
Comment définissez-vous cette « brutalité douce » et le travail notamment sur la teinture naturelle ?
La brutalité douce est la rencontre entre quelque chose de robuste et quelque chose de sensible. D’un côté, il y a l’idée de l’uniforme, du vêtement de travail, des matières durables, des éléments brutes. De l’autre, il y a la douceur des couleurs végétales, les traces laissées par le geste artisanal et l’émotion et la poésie que j’injecte dans l’imperfection. La teinture naturelle seule ne suffit pas, la composition des silhouettes, les détails subtiles, les matières naturelles et légère… cette synergie complexe qui permet précisément cette rencontre entre force et fragilité.
Le lieu où vous trouvez refuge en cas de canicule ?
Mon appartement, il y fait frais toute l’année, ou la maison de mes parents quand je rentre en Moselle. Et puis (pardon d’être en boucle là-dessus), mais les teintures naturelles sont de vrais remparts aux UV.
Votre destination favorite ?
L’Espagne, Costa Brava près de la frontière ou Costa Blanca près d’Alicante, j’y étais très souvent en étant petit, mon père étant espagnol. Plus grand, j’ai commencé à voyager un peu tard, et les premiers voyages étaient en Espagne ou dans des pays hispanophones.
Qu’est-ce qu’être européen en 2026 ?
Pour moi, être européen aujourd’hui, c’est vivre au croisement de nombreuses histoires, cultures et traditions. J’ai grandi à la frontière allemande passé d’un pays à l’autre est assez naturel, à Strasbourg on va en Allemagne en bus et tram, donc très vite je pense qu’on assimile l’Europe comme un espace ouvert et accessible, et très vite concret finalement.
Au-delà de ça, je pense que philosophiquement et politiquement il y a des subtilités que je n’intègre pas encore dans mes réflexions à ce moment-là de ma vie, mais qui ne me désintéressent absolument pas pour autant.
Propos recueillis par L.B