« C'était un flambeau que je reprenais. » En 2014, Charlotte de Fayet, alors Brand Manager chez L'Oréal, nourrit une réelle affection pour Molli, la petite boutique de son quartier où la maille pour nouveau-nés l’a toujours attirée. « Les trois boutiques parisiennes étaient à l’arrêt, il n’y avait plus d’équipe, plus de production, juste du déstockage … et je me suis renseignée. » Ce constat coïncide avec son envie de nouveaux défis. Elle s’intéresse à cette maille particulière, délicate, raffinée tricotée en point mousse, à son histoire, et pressent l’énorme potentiel que recèle cette Maison. Elle reprend deux boutiques, ferme la troisième, prête à redorer le blason de cette Maison qui a traversé près de 140 ans d’histoire. « Il y avait très peu de modèles et de couleurs disponibles mais on pouvait en faire plein de choses » raconte-t-elle. Sa curiosité la pousse ensuite à se plonger dans les archives et à reconstituer l’histoire. « J’ai fait beaucoup de recherches et je suis tombée sur un blog sur la mode enfantine. J’ai contacté la rédactrice qui avait par hasard travaillé dans un bureau de style qui comptait Molli parmi ses clients. Nous avons réalisé combien l’histoire de la marque était corrélée à la révolution industrielle et à la révolution du vêtement et à l’évolution du retail » L’aventure exceptionnelle d’une manufacture suisse fondée en 1886 spécialisée dans le tricot haut de gamme prend alors tout son sens. « Le chemin de fer n’existait pas à l’époque et lorsqu’une ligne a été tracée à côté de l’atelier, la marque a pris son essor. » A l'origine, la marque se spécialise dans les sous vêtements tricotés, portés à même la peau, c’est de là qu’est né la lingerie. Puis lorsque les maillots de corps sont tombés en désuétude, au milieu du siècle dernier, la marque s’est spécialisée dans la layette pour nouveaux-nés. À une époque où les femmes devaient tricoter leur trousseau de naissance elles-mêmes, Molli invente le trousseau de naissance prêt-à-porter et connaît ses grandes années. La marque rayonne rapidement à l’international et devient une référence dans son domaine.
« Tout est une question de nombre de fils, des couleurs dont on dispose… On crée la matière en même temps qu'on crée la forme. »
Aujourd'hui, si Charlotte a gardé la ligne naissance iconique dont les modèles sont permanents, la ligne « le prêt-à-porter féminin constitue 95% de notre activité ». La ligne féminine propose deux collections par an qui sont présentées en janvier et en juin. « Dans chaque collection, nous présentons les modèles qui fonctionnent très bien car il n'y a pas de raison de les changer : un top en point de maille structuré à l’effet couture, une jupe multicolore avec des effets de fils déposés, un pull col fin roulé ou col V, un joli pantalon. Ces pièces sont là pour perdurer, pour se mélanger d'une saison à l'autre. » La créativité se déploie dans les thèmes de points et la déclinaison des couleurs. « C’est ce qui fait la désirabilité de la collection. » Chaque couleur est minutieusement choisie et souvent teinte par les équipes de la marque.
Molli compte désormais cinq boutiques à Paris. Mais l'ambition de Charlotte ne se limite pas au développement commercial. Elle travaille « de façon très très étroite avec les tricoteurs » et prépare une évolution significative de son organisation. « Nous travaillons dans des bureaux qui sont comme une petite maison sur deux niveaux, Molli occupe le 1er niveau et nous allons prochainement récupérer le niveau du rez de chaussée qui donne sur un joli jardin, jusqu’alors occupé par Bottega Veneta, pour y installer tout notre studio de création. Nous continuons à travailler les fils, les points, pour rester créatif sur la maille parce que c’est ce qui nous intéresse et ce qui nous différencie. » En juillet 2025, un tournant majeur : le fonds LVMH Luxury Ventures Fund I (LLV) entre au capital de Molli. Il s'agit de la première ouverture de capital depuis la reprise par Charlotte de Fayet en 2014, qui reste actionnaire majoritaire à la tête de la marque. Cette arrivée d'un investisseur de cette envergure valide la stratégie poursuivie depuis plus de dix ans et ouvre de nouvelles perspectives. « On va faire grandir la marque, développer notre réseau, faire connaître davantage la marque. C'est aussi rassurant de se dire qu'on travaille avec des experts. »
Cette nouvelle étape ne modifie pas la vision de Charlotte de Fayet, elle l'amplifie. Garder vivant un savoir-faire centenaire tout en le projetant dans la modernité, travailler étroitement avec des tricoteurs remarquables et construire une marque de mode contemporaine : tel est l'équilibre délicat qu'elle maintient. Dans ses mains, Molli reste une manufacture vivante qui écrit son histoire, point après point, couleur après couleur. Un flambeau qu'elle porte haut, avec la conviction que le luxe véritable réside dans la maîtrise absolue du geste et le respect du savoir-faire »