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Thomas Delattre : "Les designers émergents ne devraient jamais faire de compromis sur leur créativité, leur vision radicale."

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Lancer une marque de mode quand on est designer impose de conjuguer vision créative et réalité entrepreneuriale. Face à cet équilibre délicat, le Fashion Entrepreneurship Center de l'Institut Français de la Mode, piloté par Thomas Delattre depuis cinq ans, propose un accompagnement complet qui place la créativité comme principe fondamental. L'Incubateur IFM et l'Accélérateur IFM Labels s'adressent à des stades de développement distincts et inscrivent ces marques au cœur d'un écosystème où l'IFM occupe une position centrale.

L'Institut Français de la Mode réunit créatifs et managers dans un écosystème unique qui forme les futurs acteurs de référence de l'industrie. Thomas Delattre y évolue depuis 2015, avant de prendre la direction du Fashion Entrepreneurship Center en 2020. C'est en consolidant l'ensemble des activités dédiées à l'entrepreneuriat qu'il fait un constat : "Ces programmes étaient perçus comme exclusivement "business", réservés aux diplômés en management. Or combien de marques émergentes sont créées par des designers ?" De cette réflexion naît l'idée d'entrepreneuriat créatif, qui s'adresse à tous les profils de porteurs de projets. Deux dispositifs incarnent cette vision : l'Incubateur IFM, qui accueille chaque année une vingtaine de projets émergents, et l'Accélérateur IFM Labels, réservé à cinq marques en pleine croissance. Thomas Delattre participe personnellement à l'intégralité des jurys de recrutement. "Aux côtés de consultants et entrepreneurs, je m'assure de la photographie finale de la cohorte. L'objectif est de sélectionner des projets éclectiques qui incarnent le renouvellement de la mode à un instant T, tout en percevant de potentielles complémentarités entre des designers, des autodidactes, architectes, ingénieurs, managers…"

 

 

"La force de l'Incubateur IFM, c'est le collectif qu'il constitue."

 

 

Vingt projets par an, des profils aux antipodes qui apprennent à travailler ensemble. "Je suis chaque année surpris de voir les opposés s'associer dans l'Incubateur, au-delà des connivences créatives ou esthétiques," souligne-t-il. Marques émergentes créatives, entreprises de services, projets B2B ou B2C : l'Incubateur sélectionne sans critères de parcours académique ni d'âge. "Nous accompagnons des professionnels qui, en dehors des amités qui se nouent, ont des intérêts réciproques à travailler ensemble." Cet écosystème interne ouvre vers l'extérieur : l'objectif est d'aider la jeune création à intégrer un réseau articulé autour des groupes et des marques de prêt-à-porter notamment membres de la Fédération de la Haute Couture et de la Mode. Ami Paris illustre cette passerelle : la marque a créé en partenariat avec l'IFM le Prix de l'Entrepreneuriat, qui récompense chaque année un projet issu de l’IFM. Cachí l'a remporté en 2023, Lora Sonney en 2024, et toutes deux ont présenté leur travail au showroom SPHERE, initiative de la Fédération dans le cadre de sa politique de soutien à la création émergente, aux côtés de Victor Clavelly qui a également bénéficié de l'accompagnement de l'Incubateur. "Nous avons réussi ce pari de l'entrepreneuriat créatif !"

 

L'accompagnement passe par une étape clé : apprendre à hiérarchiser ses priorités. "Les designers empilent souvent leurs idéaux : bien sûr une mode très créative, mais qu'ils souhaitent locale, avec le meilleur sourcing, le meilleur manufacturing... sans compter les minimums auxquels les fournisseurs les confrontent." Résultat : un prix wholesale/retail qui explose, conséquence d'un manque de positionnement stratégique initial. L'enjeu est donc de trouver un équilibre entre le projet théorique et la réalité, pour ensuite identifier un marché viable. "Il n'y a qu'un compromis que je leur demande de ne pas faire : leur créativité. C'est leur arme pour se différencier, et sans leur vision créative radicale, on perd la substance qui les anime."

 

Si l'Incubateur mise sur le collectif, l'Accélérateur IFM Labels fonctionne selon une logique inverse. Le programme s'adresse à cinq marques en pleine croissance et privilégie un accompagnement sur mesure, proche du format consulting. "Nous ciblons leurs besoins spécifiques via du coaching individuel," explique Thomas Delattre. Pour autant, quelques sessions collectives sont maintenues car "le partage d'expériences entre labels créatifs et projets prêt-à-porter est extrêmement riche." Il se souvient notamment d'échanges fructueux entre Ludovic de Saint Sernin et des marques plus commerciales : "Les deux bords ont beaucoup appris l'un de l'autre." Cette année, l'Accélérateur accompagne AlainPaul, Ouest Paris et 3.Paradis, qui figurent au Calendrier Officiel de la Paris Fashion Week et ont présenté leurs collections au showroom SPHERE. 

Cette logique de complémentarité irrigue par ailleurs toute la pédagogie de l'IFM, où les étudiants en fashion design et en management se mêlent plutôt que de fonctionner en silos. En parallèle de leurs cursus principaux, une quarantaine d'étudiants suivent même un programme de sensibilisation à l'entrepreneuriat pour découvrir et côtoyer ces créateurs.

 

 

"Soutenus par la Banque Mondiale, nous avons collectivement rencontré les acteurs qui font la mode béninoise."

 

 

Cette méthodologie d'accompagnement s'est également déployée au-delà des murs de l'IFM. Le Fashion Entrepreneurship Center dirige avec Sèmè City le programme d'incubation FLY (Fashion Led by Youth) au Bénin. "Ce programme a été créé à la demande de Sèmè City, l'essence de ce programme est donc locale", précise Thomas Delattre. "Les multiples échanges avec les différents acteurs ont fait remonter des besoins spécifiques pour accompagner les marques émergentes béninoises." Le programme s'est ainsi construit autour d'une mission claire : protéger et valoriser la créativité des designers béninois, tout en leur offrant des perspectives de développement commercial à l'échelle souhaitée par chaque porteur de projet. "Que leur ambition soit nationale, régionale voire mondiale, les experts du programme s'adaptent à chaque vision." Une approche qui résume la démarche du Fashion Entrepreneurship Center : structurer sans brider, accompagner pour révéler.

 

 

 

 

 

Reuben Attia