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« Envoyer des images » Marc Ascoli, directeur artistique.

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De son regard sur les derniers défilés de jeunes créateurs, à son expérience de directeur artistique avec des photographes comme Nick Knight, Marc Ascoli revient sur les points clés qui définissent son parcours et son regard sur les défilés aujourd’hui.

©Sam Rock

©Sam Rock

Rue Saint-Anne. Un appartement dense, habité — les murs couverts jusqu'au plafond de livres d'art, de photographies, de magazines anciens et récents. Un chat circule, se fait flatter. Marc Ascoli reçoit.

Il parle. Beaucoup, et bien — avec une précision qui n'exclut pas le plaisir. Il raconte une sortie de la veille : une anecdote en rien anodine, qui dit en creux une manière d'être au monde : observer les gens, se laisser surprendre, chercher la beauté là où on ne l'attend pas forcément. Puis la conversation démarre vraiment, brassant les multiples facettes d'un métier souvent revendiqué en bio Instagram, accolé à des noms qui ne savent pas toujours ce qu'il recouvre : directeur artistique image. Celui-là même, souvent oublié derrière le directeur artistique de collection, alors que dans une industrie qui produit aujourd'hui plus d'images que de vêtements, son rôle ne devrait plus être si secret.

Né à Tunis, arrivé à Paris adolescent, passé par les nuits du Palace et du Sept, il rencontre Martine Sitbon — qui deviendra sa compagne de vie — et bascule dans les métiers de la mode. Puis vient Yohji Yamamoto, dont il prend en charge la communication avant de réinventer entièrement le langage visuel : les campagnes, les catalogues, les images qui tiennent encore — signées Nick Knight, Paolo Roversi, Craig McDean — qu'il a repérés avant beaucoup d'autres.

Pour lui, son métier se résume à une formule : « envoyer des images ». Aujourd’hui, il cherche aussi à transmettre cette expérience, notamment à travers les cours qu’il donne dans des écoles comme l’IFM. La conversation revient sur le métier de directeur artistique, la question de la transmission, et son regard sur l’exercice du défilé de mode.

©Craig McDean

©Craig McDean

Sur le défilé 

 

Vous apprécié aller aux défilés. Comment les regardez-vous ?

Je pars toujours à un défilé avec une certaine excitation, parce que je mesure ce que c'est de l'intérieur. Je vis avec une designer — Martine Sitbon — et je sais que c'est un exercice extrêmement périlleux. Je vais souvent voir les défilés de gens que je connais, que j'apprécie, ou que je veux découvrir. Ce qui m'intéresse, c'est la manière dont ils traitent cet exercice : c'est un travail de funambule. Aujourd'hui, même si les moyens sont considérables — les meilleurs mannequins, les meilleurs coiffeurs, maquilleurs, stylistes, lieux —, cela ne garantit absolument rien, et certains perdent de vue le sujet : la mode. On devrait sortir d'un défilé avec une image en tête, une envie, quelque chose qui reste. Un défilé devrait créer des personnages, des présences — pas simplement aligner les filles les plus « intéressantes » du moment.

 

Quel est le dernier défilé qui vous a vraiment bousculé ?

Le dernier défilé de Margiela par John Galliano, en janvier 2024. Je travaillais pour Bazaar italien à l'époque. Tout était là : le sujet, la mode. Pas seulement des effets. La magie venait aussi de l'extrême qualité des vêtements, l'originalité du casting, un mélange de personnalités fortes, l'allure, la précision extrême de la direction artistique — le maquillage de Pat McGrath, la chorégraphie de Pat Boguslawski, une musique… à fort potentiel d'émotion. On est tous sortis pratiquement envoûtés.

J'ai également beaucoup aimé le défilé de Pieter Mulier pour Alaïa, notamment la collection FW26. C'était une expérience totale, immersive, où tous les sens étaient engagés. On avait l'image, le son, la vidéo de tous les côtés. Et assez récemment, puis le dernier défilé de Prada pour l'automne-hiver 2026 — 60 looks, 15 mannequins : hyper intéressant génial comme idée. Ce n'est pas forcément un effet extraordinaire dans le sens des stars et des explosions de viralité, mais ça raconte l'attitude. Ça parle réellement vraiment de mode. La petite écharpe en laine, puis le pull, puis la veste, d'abord intrigants, puis totalement révélés à mesure que les couches se retiraient, jusqu'au dénouement final. Et à travers ces répétitions constantes de femmes singulières, leurs personnalités se révélaient elles aussi.

 

Le défilé reste-t-il pour vous un espace de découverte ?

Quand j'ai commencé, aller à un défilé, c'était un milieu d'initiés, c'était comme des cinéphiles, des gens qui se donnaient le mot, là par passion autant que par envie de découvrir. On se donnait un coup de coude : « tu as vu ça ? » C'est comme ça que j'ai eu la chance de voir le premier défilé de Comme des Garçons, à la Place Vendôme, ça se passait à l'hôtel Crillon, avec seulement les happy few. Ce n'était pas spectaculaire au sens habituel. Les mannequins étaient littéralement habités. À l'époque, c'était plutôt Mugler et Montana qui donnaient le ton — là, Comme des Garçons c'était une rupture totale. Un défilé monochrome, avec plusieurs tons de bleus et différents noirs. Des filles naturelles, sans maquillage, en ballerines, extrêmement modernes, avec de grands pantalons blazers masculins, des volumes particuliers. C'était très clivant. J'ai immédiatement appelé Martine pour lui communiquer mon enthousiasme, ce que je fais normalement jamais. J'aime toujours ce sentiment de rupture. Il faut souligner que quatre décennies plus tard je parviens encore à l'éprouver. Parmi les défilés qui m'animent, je peux donner comme exemple ceux de jeunes créateurs comme Hodakova — upcycling, vêtements de grande qualité, très audacieux. Ou encore Duran Lantink, capable d'être transgressif. Je trouve très intéressant que ces designers viennent des pays nordiques — Suède, Hollande — parce que ça décale le sujet, ça ouvre une autre façon de comprendre et traduire la modernité.

 

Quand vous faisiez les défilés vous-même, comment interveniez-vous ?

Quand j’organisais faisais les défilés il n’y avait pas de structure à tiroirs. J’étais comme un homme-orchestre, je dirigeais le mouvement, je participais au casting, je travaillais sur les maquillage, les cheveux, la musique, la lumière… C'était humain, pas une machine de guerre. Je faisais les shows pour Yohji Yamamoto, Martine Sitbon, Jil Sander. C'était très enrichissant, je me suis beaucoup amusé.

 

Quelles sont les grand changements dans le défilé aujourd’hui ?

Le rapport au temps. Avant, on attendait. Les journaux, les critiques, les émissions, c’était enrobé de mystère.  Aujourd’hui, l’image est devenue un contenu éphémère, noyé dans un flux continu avec un accès immédiat. Et tout disparaît immédiatement. Si tout est calibré pour plaire instantanément à un public global, on perd la singularité et la modernité.

J’imagine que ce changement pourrait fragiliser les designers : ils sont désormais presque obligés de se transcender. Autre point : tout est fragmenté au niveau des métiers — casting director, production, assistants, assistants des assistants. Dans cette multiplication des rôles, on perd parfois quelque chose d'essentiel : le lien entre les choses. Le « feeling » venait de là — du fait que tout passait par un même regard.

Et en même temps des choses sont immuables : Paris reste quand même la ville de la mode. Si on veut être vraiment estampillé mode, c'est ici. Il y a une atmosphère unique — les espaces, les rues, on la sent encore. 

©David Sims

©David Sims

Sur le rôle du directeur artistique

 

Comment définiriez-vous votre métier ?

Je crois qu'il y a beaucoup de fantasmes autour du directeur artistique. Le DA doué n'est pas forcément quelqu'un qui trouve des concepts compliqués. C'est quelqu'un qui sait regarder, qui sait constituer des équipes et qui sait envoyer des images aux gens avec lesquels il travaille. Quand je vous parle, je vous envoie déjà des images. Tout est là.

 

Cette idée d'envoyer des images avait beaucoup plu à Yohji Yamamoto. Il parlait peu, mais ce rendez-vous était extraordinaire. Il m'a demandé si je parlais bien anglais. Je lui ai dit que je savais comment me faire comprendre — envoyer des images, c'est mon métier. Il m'a demandé de partir le mois suivant au Japon avec lui, et une grande aventure débutait. On a travaillé ensemble plus de douze ans. Il m'obligeait à le surprendre chaque fois. Ça, c'est très stimulant. C'est comme ça que je suis passé de Max Vadukul à Paolo Roversi, de Paolo Roversi à Nick Knight, de Nick Knight à David Sims.

En résumé, mon travail consiste à éditer — et à faire circuler. Choisir, trancher, orienter. Travailler avec des équipes pour qu'elles saisissent immédiatement une intention, une atmosphère, une direction. Il faut que quelque chose passe sans effort, presque par osmose. Sinon, rien ne fonctionne

C'est un travail de traduction au sens le plus secret du terme : convertir une sensation en image, une intuition en décision.

 

Vous avez challengé votre propre univers en prenant AnOther — une culture anglaise, une langue dans laquelle vous n'êtes pas à l'aise. Qu'est-ce que cette expérience vous a appris ?

Je me suis beaucoup amusé. Ça a duré plus de quatre ans. J'avais Susannah Frankel et Jefferson Hack. J’ai toujours été attiré par la scène anglaise, j’ai toujours bien aimé ce sentiment de rupture.  J'aimeais leur goût et leur attitude : ce mélange de chic et de rébellion. J’ai été extrêmement facilement adopté accepté par les anglais, ils comprenaient les images que je leur envoyaient, et cela m’a permis de continuer à découvrir les nouvelles générations, comme Sam Rock, Carlijn Jacobs, Paul Kooiker, etc…

 

Et avec Bazaar Italia, que vous avez repris en 2022 et dont vous avez dirigé douze numéros — était-ce une démarche différente ?

Bazaar Italia n'existait plus depuis plusieurs décennies. Je l'ai lancé à partir de zéro, en commençant par le tout premier numéro. Il me semblait important de faire un clin d'œil au passé – Alexey Brodovitch et Diana Vreeland sont des figures qui m'ont beaucoup influencé. J'ai travaillé sur ma première couverture avec Paolo Roversi. Il m'a immédiatement fait confiance, ce qui m'a permis d'imposer, dès le départ, une identité sophistiqué et fidèle à l'ADN de Bazaar.

©Nick Knight

©Nick Knight

Sur la transmission

 

Vous préparez actuellement un livre. De quoi sera-t-il question ?

Pour l'instant, j'ai une idée de sous-titre : Chasing Beauty — une forme de quête, de traquage de beauté.  Le livre sera une idée de transmission — transmettre une expérience, mais aussi une manière de regarder. Je viens d'un parcours qui n'était pas tracé. Je n'ai pas fait d'école d'art. J'ai appris en travaillant, en observant, en rencontrant des gens. Ce qui compte, c'est cette curiosité-là. Cette énergie. Cette envie de comprendre.

 

Votre carrière s'est construite sur l'intuition, les rencontres, l'audace. Est-ce que ça s'enseigne ?

Je ne me suis jamais projeté dans l'immédiat. J'ai toujours pensé que c'est un métier qu'on peut faire longtemps — plus on sait, plus on connaît, plus on devient. Aux étudiants que je rencontre à l'IFM, je dis qu'il faut être très renseigné, se mettre dans un état d'esprit. La mode est un vocabulaire. Il faut s'y intéresser sans superficialité : se calibrer, regarder, y aller, se nourrir de tout ce qui se passe. Creuser, aller dans les détails, s'intéresser à qui fait quoi — comme aujourd'hui plus que jamais, il y a beaucoup trop de contenu. Il faut exercer son regard, l'informer, s'entourer de gens qui ont de l'exigence, cultiver une curiosité sans relâche. Avoir une attitude contraire au flux : savoir véritablement si les ingrédients sont là. C'est ce qui fera la différence à l'ère de la surproduction.

©Willy Vanderperre

©Willy Vanderperre