Sophie Lemahieu : "Le musée est une institution vivante. Ça fait partie de notre rôle d'être une scène pour la jeune création et de l'inspirer."
Depuis 2003, la Fédération de la Haute Couture et de la Mode est partenaire du Festival d’Hyères. Chaque année, elle y organise "Les Rencontres Internationales de la Mode", un rendez-vous qui réunit des experts de la mode, de la culture et de la création pour échanger et croiser leurs points de vue sur les enjeux et innovations du secteur. Ces rencontres favorisent le dialogue entre disciplines et s'adressent tant aux jeunes talents qu'aux professionnels établis.
Conservatrice Mode et Textile au Musée des Arts Décoratifs depuis juin 2022, Sophie Lemahieu a en charge les collections de 1947 à nos jours, en prise directe avec la création contemporaine. Historienne, enseignante à l'École du Louvre depuis plus de dix ans, auteure, commissaire d'expositions, elle transmet aux futurs professionnels comme au grand public une histoire de la mode et du vêtement comme langage et témoin des mutations sociales et culturelles.
Sophie Lemahieu suit de près l'élan vers l'avant de la création contemporaine pour la replacer dans une perspective historique et en révéler toute la complexité. Conservatrice Mode et Textile au Musée des Arts Décoratifs (MAD), elle travaille aux côtés de Denis Bruna, en charge des périodes antérieures à 1800, et Marie-Sophie Carron de la Carrière pour le XIXe siècle et la première moitié du XXe. Sa période débute en 1947, l'année d'introduction du New Look de Christian Dior, qui confirme et propulse Paris comme capitale de la mode d'après-guerre. "C'est un découpage choisi, qui est bien sûr plus flou que cela. Les silhouettes commençaient déjà à évoluer dès 1945. C'est un point de référence." Formée à l'École du Louvre en histoire de l'art et ethnologie, elle y découvre le vêtement comme objet social et culturel. Elle y enseigne l'histoire de la mode et du vêtement depuis plus de dix ans. "J'enseigne à des étudiants de troisième année, qui sont très renseignés et qui souhaitent en faire leur métier. Ces cours sont de vrais échanges aussi enrichissants pour moi que pour eux." Avant de rejoindre le MAD, elle passe six ans à la Comédie-Française comme régisseuse des costumes, une expérience qui l’initie pleinement à la dimension concrète et vivante du vêtement. Elle y découvre "un stock vivant, où les costumes sont conservés puis transformés, remis à la taille de nouveaux comédiens. Il y a un patrimoine immatériel à travers le savoir-faire des différents ateliers. Ça m'a beaucoup aidé sur la connaissance des textiles et leur utilisation. Ça devient extrêmement concret quand on voit le vêtement sur un corps, en train d'être fabriqué."
"C'est très important pour moi d’intervenir à la Villa Noailles car le Musée représente les Arts Décoratifs jusqu’à nos jours, et nous souhaitons être au plus près de la création contemporaine."
En 2022, son année d'entrée au MAD, elle publie S’habiller en politique : les vêtements des femmes au pouvoir (1936‑2022), son premier ouvrage en tant qu’auteure principale, poursuivant ainsi le travail amorcé pour son mémoire de fin d’études sur les vêtements des femmes politiques en France dès 1991, dirigé par Denis Bruna, aujourd’hui son collègue. À son arrivée au musée, elle y trouve alors l’occasion de déployer pleinement sa démarche de transmission, qui lui permet de s’adresser non seulement aux (futurs) professionnels, mais aussi à un public très large, des néophytes curieux aux experts aguerris. Un an après son arrivée au musée, elle signe sa première exposition : "Mode et Sport, d’un podium à l’autre", présentée de septembre 2023 à avril 2024. "Il y avait ce délai extrêmement court pour une exposition aussi conséquente. Je n’arrivais pas neutre sur le sujet du sportswear, en enseignant à l’École du Louvre sur la mode du XXe siècle." Le projet s’appuie sur les collections du musée, soit quelque 80 000 pièces, ce qui implique un travail de repérage, de sélection et de mise en perspective des objets, enrichi par de nombreux prêts et le regard croisé de ses collègues. L’enjeu est alors de trouver la manière la plus juste et la plus lisible de faire parler les objets, comme ce pantalon-couverture inventé pour l’automobile, qui ne prend tout son sens qu’une fois mis en forme sur un mannequin. "Je trouve que ce genre d’objet est caractéristique du travail mené et de la part des choses entre l’objet qui va parler de lui-même, là pour la délectation visuelle, et l’objet plus documentaire, qui mérite tout autant sa place."
Dans la foulée, elle conçoit l’exposition Mode, nouvelles générations : 35 ans de l’ANDAM, présentée d’octobre 2024 à mars 2025. "À ma place en particulier, il y a forcément cette promotion de la jeune création qui est nécessaire et dans laquelle le Musée des Arts Décoratifs veut vraiment s’inscrire. Ça fait partie de notre rôle de servir d’inspiration à la jeune création, dans tous les domaines des arts et des arts décoratifs, mais aussi de lui servir de scène." Des liens existaient déjà entre le musée et l’ANDAM : une première collecte avait été lancée en 2000, puis une seconde en 2006, initiées par Olivier Saillard. Pour cette exposition, elle reprend le fil, retrouvant certains créateurs pour solliciter de nouveaux dons. "L'objectif était de montrer cette diversité de la création, avec parfois des noms restés célèbres comme Martin Margiela, premier lauréat de l’ANDAM, et d’autres marques qui se sont arrêtées mais dont la créativité demeure passionnante." Faire résonner ces univers en quelques silhouettes impliquait un dialogue étroit avec les créateurs eux-mêmes : "Ces nouveaux dons devaient être les mieux documentés possible. Je voulais choisir directement avec les créateurs quelles pièces allaient entrer dans les collections du musée, celles qui représentaient vraiment leur travail, le résumer en quelque sorte. C'est ce que nous allons transmettre. »
Reuben Attia