Pierre Hardy : "La création est une entreprise de séduction réciproque."
Souliers, joaillerie, beauté : à chaque nouveau territoire, la même exigence, la même évidence. Chez Dior d'abord, puis chez Hermès depuis 1990, en parallèle de douze ans chez Balenciaga aux côtés de Nicolas Ghesquière, Pierre Hardy a signé certains des accessoires les plus emblématiques de ces dernières décennies sans jamais avoir envoyé un CV. Agrégé en arts plastiques de l'École Normale Supérieure de Cachan, ancien danseur, il fonde en 1999 sa propre marque pour donner corps à ce flot continu de dessins et d'idées qui n'a jamais cessé de déborder. Une conviction profonde traverse tout son parcours : le luxe n'a que faire du superflu.
Pierre Hardy est entré dans la mode par l'art, le dessin, et le mouvement, la danse. "J'ai commencé à dessiner avant de savoir écrire. C'était inconscient. On entend parfois que les créateurs sont introvertis ou se regardent le nombril. Avec le recul, j'ai la sensation inverse, de ne pas avoir fait assez attention à ce que j'aimais profondément quand j'étais très jeune." Ses carnets noircis en témoignent, bien loin des gribouillages enfantins sur un cahier de vacances. "Chaque été, je dessinais une collection complète. Les vêtements, les silhouettes, les accessoires, les maquillages, les coiffures." En parallèle, il se laisse emporter par l'héritage familial de la danse, que sa mère enseigne. Il rejoint même une compagnie de ballet contemporain en parallèle de ses études à l'École normale supérieure de Cachan. "J'ai dansé jusqu'à mes 28 ans et j'ai adoré ça. À un moment, il a fallu choisir. Il n'est pas question de faire les choses à moitié." Il décroche l'agrégation - le graal de l'enseignement français - en arts plastiques, concours qui engage autant la main que l'esprit, de la pratique plastique à l'histoire de l'art, à l'esthétique et à la philosophie. L'enseignement vient naturellement, d'abord de la scénographie à l'École de la rue Blanche, puis des arts appliqués à Duperré. "Je regrette de ne plus le faire comme on regrette un idéal mais c'est une question de temps. C'est un métier qui demande énormément de concentration et de dévouement. Quand on suit le projet d'un étudiant, il faut le comprendre, aller le chercher loin, parfois où il ne sait pas lui-même." La mode arrive au détour de conversations, presque par hasard. "Des amis travaillaient dans la mode et comme je savais dessiner, je les aidais pour leurs dossiers, leurs portfolios." Très vite, on lui propose de débuter les illustrations pour Vanity Fair Italie, Vogue Homme International, La Mode en Peinture, avant qu’une remarque ne fasse tout basculer. "Plutôt que de faire des illustrations des créations des autres, on m’a suggéré que mes propres dessins pouvaient devenir des collections."
"J’ai eu de la chance, je n’ai jamais eu à envoyer un CV. "
Il dessine d'abord pour Cassandre, "une petite marque française de luxe comme il y en avait plein dès les années 1970 et qui n'existe plus. Il y avait une boutique rue Saint-Honoré et au Japon." Pendant cinq ans, il y fait ses gammes et découvre les mécanismes d'une Maison à taille humaine. Un jour, une connaissance qui travaille dans un bureau de style rejoint le studio de Dior et lui propose de l'embarquer avec elle. "'Tu dessineras les chaussures', m'a-t-elle dit." Nous sommes en 1988, à la fin du long règne de Marc Bohan à la direction artistique de la Maison. Pierre Hardy assiste de l'intérieur à l'arrivée de Gianfranco Ferré, qui prend les rênes en 1989 avec une première collection magistrale qui lui vaut aussitôt le Dé d'Or, et qui restera chez Dior jusqu'en 1996. Pierre Hardy passe de la pataugeoire au bassin olympique en quittant une marque intimiste pour le fleuron du luxe français. "C'était énorme. Il y avait la collection boutique, la collection japonaise, les licences, la Haute Couture... J'ai énormément appris car c'était une marque très structurée avec ses mécanismes, ses attentes, son logo." Dès lors, il ne s'agit plus de faire uniquement de jolis souliers mais de valoriser un héritage. Le parcours dans la mode du jeune danseur-dessinateur est une suite de rencontres qui ferait pâlir d'envie celles et ceux qui s'évertuent à se vendre dans des lettres de motivation. "De toute ma carrière, je n'ai jamais passé d'entretien avec un RH."
"Hermès est une Maison spontanée aux castings instinctifs. Elle génère des gens avec lesquels il est très agréable de collaborer, de dialoguer. C'est peut-être pour cela que j'y suis depuis si longtemps."
En 1990, Pierre Hardy pousse une porte qu'il ne refermera plus. À cette époque, le monde de la mode est secoué par l'irruption des designers stars : Nicolas Ghesquière, Marc Jacobs, Alexander McQueen, John Galliano redistribuent les cartes du prêt-à-porter de luxe. Jean-Louis Dumas, petit-fils d'Émile-Maurice Hermès, qui a dirigé Hermès International de 1978 à 2006 et en a été le directeur artistique, décide de prendre le contre-pied. Celui qu'on surnommait le "poète-épicier" plaçait le produit avant l'image, la confiance avant la notoriété. Il décide alors de miser sur Claude Brouet pour prendre la direction du studio. Journaliste de mode de légende, elle a passé seize ans chez Elle puis dix-huit ans chez Marie Claire dont elle fut rédactrice en chef mode jusqu'en 1988 - soit trente ans à incarner ce que la presse féminine française a pu produire de plus exigeant et de plus influent. "Elle a une histoire incroyable dans la presse et une intelligence, un goût, une culture de mode immense." C'est un ami qui lui confie un jour que la Maison cherche quelqu'un pour prendre la direction artistique des chaussures. "Donc j'ai pris rendez-vous et je fais dix dessins comme ça, sait-on jamais." Il se retrouve en entretien avec Claude Brouet elle-même, à qui il soumet ce qui pourrait être, selon lui, une collection de chaussures chez Hermès. "Elle m'a répondu 'Je suis d'accord avec vous'. Ça a été conclu en dix minutes." Il débute par les souliers pour femme puis, quelques années après, prend dans son giron les souliers pour homme. "J'avais été contacté par J.M. Weston et j'en ai parlé à Jean-Louis Dumas. Il m'a répondu que je pouvais m'en occuper pour Hermès. Je l'adorais sincèrement, en cachette car je le respectais beaucoup. C'était un homme extraordinaire, dans sa confiance et sa simplicité. Il était d'une vivacité exceptionnelle et déstabilisant car il n'était jamais là où on l'attendait. Il ne posait jamais la question qu'on espérait et il ne répondait jamais à la question qu'on lui posait. C'était un feu follet absolument génial." Jean-Louis Dumas nous a quitté le 1er mai 2010 à 72 ans.
"C’est un monde d'une richesse intérieure, qui va du minimalisme au baroque, du futurisme à l'historique. L'entrée de l’univers Hermès est en entonnoir et s'ouvre sur une immensité."
"Je n'ai jamais eu de plan de collection. Je ne veux pas qu'on pense que je suis sur Mars, mais c'est la vérité." Dans un cadre où l'excellence est un impératif absolu, il crée librement. "Je n'ai jamais fait de moodboards car je trouve que ça fige les idées. Tout part du dessin." Aux souliers, il découvre les matières exceptionnelles de la Maison - "c'est fondamental et ça n'a jamais changé" - et conçoit des chaussures qu'il présente ensuite au directeur artistique en place. Il les a tous connus, de Martin Margiela à Jean Paul Gaultier, de Véronique Nichanian à Nadège Vanhee-Cybulski, jusqu'à Grace Wales Bonner, récemment nommée directrice artistique de la mode homme. Parmi les nombreuses pièces qu'il crée pour la Maison, certaines deviennent des classiques absolus. En 1997, sur le thème de l'Afrique, il dessine la sandale Oran, devenue un classique dont le succès ne cesse de croître quarante ans après. "C'est incalculable, imprédictible. C'est un objet qui rencontre un moment, un lieu, un acquiescement, un désir, qui crée une surprise et qui rentre dans le quotidien des gens." Et d'ajouter, amusé : "Personne ne me croira mais le dessin du H est totalement involontaire. C'était une forme géométrique qui s'est créée en reliant trois brides. J'essayais d'avoir un modèle qui tient le pied tout en étant le plus minimal et graphique possible."
Pierre Hardy a toujours su compartimenter son cerveau autant que son agenda. Ce besoin de multiplier les territoires d'expression créative le pousse en 1999 à lancer sa propre marque dont Hermès est devenu actionnaire minoritaire en 2016. Le lancement est d'une radicalité assumée : trois couleurs, noir, blanc et rouge, un talon, trois hauteurs, huit modèles. "Ce n'était pas très accueillant !" lance-t-il, sourire en coin. Pourtant le succès est immédiat, notamment aux États-Unis. À Paris, Maria Luisa, figure incontournable de la mode parisienne, acheteuse et dénicheuse de talents disparue en 2015, est sa seule et fidèle distributrice. Il présente depuis lors deux collections par an. Deux ans plus tard, en 2001, il ajoute une énième casquette - sans oublier qu'il enseigne toujours en parallèle - en rejoignant la Maison Balenciaga aux côtés de Nicolas Ghesquière, pour une collaboration qui durera douze ans, jusqu'en 2013.
"Dessiner des bijoux, des théières ou des rouges à lèvres, ça m'est égal. Ce qui m'amuse et m'intéresse, c'est de créer des objets qui durent."
En 2001, Jean-Louis Dumas lui confie un nouveau territoire : la joaillerie Hermès. La proposition est aussi simple que les précédentes. "Il m'a simplement dit 'Je trouve que tu devrais.' Certains penseront peut-être que je fabule mais ça s'est vraiment passé comme ça." Pierre Hardy découvre ce monde en néophyte total. "Il y avait une petite collection assez éclectique, quelques pièces iconiques comme la chaîne d'ancre ou le bracelet Nausicaa dessiné par Jean-Louis Dumas lui-même, mais pas de collection installée au sens où on l'entend aujourd'hui." Il se lance avec toute la maturité créative et ses connaissances précises de l'héritage de la Maison. "J'ai tout pris à bras-le-corps en me demandant si l'idée Hermès se matérialisait en bijoux, s'incarnait dans du métal ou de la pierre, qu'est-ce que ça serait ?" Le Métier se développe, les ateliers, le bureau d'étude. En 2010, lorsque la Maison s'aventure dans la Haute Joaillerie, il en prend naturellement les rênes. "C'est têtu, la création. Ça monte et si rien ne bloque, ça finit par atteindre un niveau de sophistication et de complexité qui dépasse ce qu'on peut attendre d'une collection de distribution. Quand on crée une pièce qui a vocation à être unique, on est encore plus libre." La Maison présente une collection de Haute Joaillerie tous les deux ans.
En 2020, la Maison réitère son pari en confiant à Pierre Hardy un domaine qu'il n'a jamais pratiqué : la beauté. "Ça m'a plu, ça m'a excité parce que c'était nouveau. Et je n'y connaissais rien." C'est précisément ce qui l'attire : le design est une question conceptuelle qui s'applique à n'importe quel objet. "Je pars toujours d'un dessin en me demandant comment matérialiser", explique-t-il en prenant dans ses mains le sucrier insignifiant sur la table du bistrot parisien qui sous-tend son café. "Si on essayait d'améliorer cet objet, qu'est-ce que je pourrais dire ? C'est un peu prétentieux mais il faut un peu de cet orgueil-là pour créer ou améliorer un objet, le rendre plus attirant." Lorsqu'on le laisse concevoir l'alphabet des packagings beauté de la Maison Hermès, il se retrouve face à un marché ultra saturé. "J'ai fait ce que je sais faire : réduire, réduire, réduire, pour essayer d'arriver à l'essentiel. La forme radicale, la couleur comme signe fort, la durabilité de ces objets rechargeables..." Comme pour la joaillerie, il crée un langage qu'il peut manier et décliner pour ces accessoires. "La création est une entreprise de séduction réciproque. Il s'agit toujours de construire le pont qui mène à l'autre. On ne crée jamais dans l'abstrait, il y a des gens qu'on veut séduire."
Pierre Hardy ne regarde pas en arrière. "J'aime la projection et j'oublie souvent les collections précédentes. Je n'aime ni les obsessionnels, ni les collectionneurs." Il a trouvé dans le dessin son antidote contre l'ennui, dans la création un moteur qui ne s'épuise pas. Un grand sourire s'échappe lorsqu'une paire de baskets de sa marque passe, par hasard. "La reconnaissance d'une chose qu'on a fait soi-même est immédiate. Ça me fait toujours plaisir."
Reuben Attia