Actualités

Le Musée Vivant de la Mode : Olivier Saillard fait l’éloge de l’ordinaire à la Fondation Cartier

Interviews

Olivier Saillard, historien de la mode et directeur de la Fondation Azzedine Alaïa, construit depuis vingt ans une série de performances avec pour objectif d’insuffler du vivant dans les musées et de révéler la poésie du vêtement, du t-shirt chiffonné anonyme à la robe brodée de grand couturier. Du 6 au 21 mars, il investit la Fondation Cartier, dans les anciens Grands Magasins du Louvre, berceau du prêt-à-porter parisien, avec Le Musée Vivant de la Mode : Paloma Picasso et Tilda Swinton parmi ses complices, et un hommage à la poésie de l’ordinaire si habité qu'il finit par déborder hors du musée, jusqu'aux couloirs du métro voisin.

Qu'est-ce qu'un Musée Vivant de la Mode ? C'est un lieu qui permet à l'archive de respirer à nouveau, où le vêtement cesse d'être relégué au statut de relique, prestigieux mais macabre, et retrouve un son, un geste, une présence. C’est l’aboutissement d'une obsession qui traverse tout le parcours d’Olivier Saillard - des grandes institutions culturelles françaises de mode qu'il a dirigées à la trentaine de performances qu'il élabore depuis plus de vingt ans à travers le monde, aux dizaines d'ouvrages qu'il a signés. "Les musées ne conservent que le haut de la protubérance de la mode et le vêtement du quotidien est plutôt redirigé dans les musées de la tradition populaire. Je trouve cela injuste. Une chemise en jean, ou un maillot de foot, c'est de la mode. Il y en a partout dans les rues." Parcourir une exposition de mode, c'est aussi déambuler parmi des vêtements évidés, "des robes taxidermisées". "Je pense à Issey Miyake qui disait qu'un vêtement n'était fini qu'à moitié en sortant du studio, et dans sa totalité une fois porté. Entre les deux, il ne fallait pas négliger tout le temps qu'il passerait sur un cintre. Le Musée Vivant de la Mode considère ces différents espace-temps."

 

"J'ai toujours un sac poubelle avec moi et dès que je vois un vêtement dans la rue, je le récupère, je le lave et je lui redonne un peu vie à travers les performances. C'est une catégorie de mode, la performance." 

 

C'est à la Fondation Cartier pour l'art contemporain que Saillard a choisi d'installer son musée, dans le nouvel espace place du Palais-Royal repensé par Jean Nouvel à qui l'on doit notamment l'Institut du Monde Arabe et le Musée du Quai Branly. Du 6 au 21 mars, le programme s'articule en quatre temps forts : une version inaugurale avec neuf mannequins, une performance avec Paloma Picasso, une autre avec Tilda Swinton, et un prolongement dans les vitrines de la Galerie Valois au métro Palais-Royal. Avec pour fil conducteur Saillard lui-même. "Tous les après-midis, du mercredi au dimanche, je serai comme un guide de musée ou un homme de théâtre, et j'expliquerai la raison d'être de ce Musée Vivant de la Mode, ses interrogations, ses sujets." Les 6 et 7 mars, il est accompagné de neuf mannequins émérites dont Axelle Doué qui fut la muse de Claude Montana, ou Violeta Sanchez et Amalia Vairelli qui ont côtoyé Yves Saint Laurent. "Ces femmes ont eu des rôles très proches de couturiers. Ça les fait rire lorsque je dis ça, mais je leur ai demandé de venir pour incarner cette valeur patrimoniale vivante." La journée, les pièces restent exposées, délaissées sur des robes de toile beige, cimaises mobiles tendues, qui lui évoque "l'idée de Barbe Bleue, de ces corps pendus". Ce qui interroge par ailleurs le mot "penderie" pour désigner une garde-robe (le mot "dressing" étant résolument affreux), des vêtements pendus aux cintres qui s'égayent lorsqu'on les enfile. Ces pièces, il les a cherchées lui-même dans les brocantes, les musées, la rue, en ligne. Des pantalons de mécaniciens "assez indatables, d'autant plus qu'ils ont été rebrodés, retapés toute leur vie", confiés à Erdal Pinarci - fidèle collaborateur d'Azzedine Alaïa dès 1996 - avec une consigne simple : "Fais-moi une veste très Alaïa. La veste la plus chic du monde avec tous ces pantalons de ces travailleurs." La poésie de l’ordinaire sera notamment magnifiée dans une composition sur mesure pour Violeta Sanchez, "Opéra pour un pull gris". "C'est stupéfiant qu'un pull gris puisse être dans une collection de musée alors que les propriétaires sont en cendres depuis longtemps. Je veux jouer de ces paradoxes et rebattre les cartes." Aux pièces ordinaires récupérées se mêlent des archives exceptionnelles. "Il y a notamment une robe de Balenciaga trop abîmée, trop fatiguée pour qu’un musée puisse l’accueillir mais néanmoins resplendissante." 

 

Le Musée Vivant de la Mode est une collection d'affinités, de personnalités ayant connu et participé activement aux transformations de ce secteur, de vêtements chéris, qu'ils soient récupérés sur le trottoir ou sur des plateformes de seconde main, et des auteurs favoris de Saillard, de ses textes de chevet. L’aventure s'ouvre notamment avec Giacomo Leopardi et son "Dialogue de la mode et de la mort", composé en 1824, où les deux entités tentent de prouver l'une à l'autre qui est la plus rapide à écourter la vie. Là où la Mort s'en prend aux corps, la Mode s'attaque aux usages, aux apparences et aux formes qu'elle impose pour mieux les congédier, chaque mode devant attendre la mort de la précédente pour s'imposer.

 

"Avec Paloma Picasso, nous présenterons l'idée d'un grand livre qui se déploierait devant nous. J'aime l'idée que ce ne soit que du souvenir."

 

Les 13 et 14 mars, Paloma Picasso monte sur scène. Fille des artistes Pablo Picasso et Françoise Gilot, elle est une figure de style dont la puissance créatrice a influencé toute une époque, jusqu'à sa signature de bijoux emblématiques pour Tiffany & Co. Avec Olivier Saillard, ils convoqueront l'esprit d'Yves Saint Laurent à travers la collection du printemps-été 1971, inspirée par Paloma Picasso. "Elle était arrivé au défilé précédent habillée à la mode de 1940, avec son rouge à lèvre rance qu'elle achetait aux puces parce qu'il était carmin, contrairement au maquillage que l'on trouvait à cette époque qui traversait une vague d'androgynie. Yves Saint Laurent l'a vu, a adoré son style et a décidé de s'en inspirer dès la collection suivante." Grand scandale ! Les femmes ayant vécu la guerre refusaient de voir dans cette période de l'histoire une quelconque forme de beauté ou de nostalgie. "C’était aussi une mode d'émancipation. Les femmes pouvaient bouger. C'est ce qui a, en qualité d'historien, accompagné cette mode beaucoup plus libre à vivre que celles de décennies précédentes." Ces soirs-là, il ne s'agira pas de rejouer un défilé mais de le convoquer par le récit. "Nous ne présenterons pas de vêtements mais une mémoire."

 

"Je veux mettre Tilda Swinton face à ces mannequins en plastique censés imiter le corps vivant."

 

Les 20 et 21 mars, c'est au tour de Tilda Swinton. Depuis plus de dix ans, l'actrice oscarisée et l'historien collaborent dans une grande complicité qui sert nécessairement la profondeur du propos de leurs performances. "Je vais la déguiser en mannequin d'atelier", glisse-t-il, avec le regard espiègle d'un enfant qui s'amuse. Elle portera une combinaison molletonnée et jouera quelque chose d'assez statique, immobile, face à des têtes de mannequins, ces bustes parfois effrayants que l'on croise en vitrine de magasins." Quelle étrange invention que ces mannequins, ces sourires figés en résine, qui détournent souvent l'attention du vêtement lui-même. "Le corps mannequin, le buste, dit aussi beaucoup de l'industrialisation des corps", souligne-t-il en contemplant un buste du XIXe superbement abîmé, posé sur son bureau. "Cette courbe est censée être celle d'un corps nu mais elle ne l'est pas, puisqu'elle a la forme du corset. Le corps est déjà identifié, modifié par le corset. Même quand on est censé créer un vêtement pour le corps, on le crée sur un vêtement, sur un facsimilé qui est déjà habillé, contraint, redimensionné par le vêtement. L'idée du nu n'est jamais nu."

 

"J'ai pensé l'installation dans l'artère du métro comme une introduction au musée vivant, ce qu'il pourrait être au repos, en vitrine."

 

En partenariat avec la RATP, la Fondation Cartier prolonge Le Musée Vivant de la Mode jusqu'aux vitrines de la Galerie Valois, une artère souterraine du métro Palais-Royal aux boiseries Belle Époque datant de 1908, contemporaine des Grands Magasins du Louvre dans leur âge d'or. Fondés en 1855, trois ans après l'inauguration du Bon Marché, c'est ici que se trouvaient ces magasins. "On a retrouvé un article dans La Mode Illustrée où la journaliste parlait d'un embrasement de la population qui s'y ruait pour les robes toutes faites, les corsages pré-réalisés." Ces robes toutes faites s’adressaient à une clientèle aisée, à une époque où les femmes cousaient elles-mêmes ou se rendaient chez une coutuières. Elles constituent le premier développement économique de ce qui deviendra le prêt-à-porter. Dans les vitrines, Saillard a fait figurer des mannequins en position de visiteurs. "Ils regarderont des œuvres et seront eux-mêmes des œuvres. Aussi des valises vides, dans l'idée d'une exposition itinérante. C'est la vie qu'on regarde."

 

Et c'est ici aussi que Saillard a pris racine. Jeune conservateur au Musée des Arts Décoratifs, il lui arrivait de s'assoupir dans les réserves, alors situées dans les bâtiments du Louvre, sous les demi-lunes du premier étage. "Ça ne m’est arrivé de faire ça que trois ou quatre fois mais je me souviens qu’un après-midi, en me réveillant, je me suis senti, avec une grande lucidité, comme dans le grenier chez mes parents. Ce Musée Vivant de la Mode était ma géographie depuis longtemps."

 

 

 

Reuben Attia