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LILIA LITKOVSKA “Je me sens comme une messagère et un pont entre Kiev et Paris”.

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Le 10 mars, elle présentera à Paris sa collection de l’hiver 2026. Elle parle non seulement avec son coeur, mais avec ses larmes et son espoir. Sa force. Créer des collections dans un pays en guerre depuis exactement quatre ans, et où le manque est devenu une affaire quotidienne. Loin si loin des soubresauts de la mode, et pourtant si près d’une époque, dans sa chair qu’elle habille avec détermination. Interview exclusive de Lilia Litkovska, qui vit et travaille à Kiev, où elle est née. Issue d’une famille de tailleurs depuis quatre générations, elle a créé sa première collection à l’âge de 23 ans. Elle-même ouvert son école de mode, Schooll. Et résume sa carrière à quelques chiffres, 100 collections, 10 prix, 200 élèves, 1 fille, comme la promesse singulière d’un avenir dans cette région du monde qui connait l’enfer depuis quatre ans. L.B

Que signifie créer de la mode dans un pays en guerre depuis quatre ans ?

Cela signifie vivre chaque jour dans une contradiction.

Il y a des moments où la survie semble être la seule priorité honnête. Et pourtant, au même moment, vous comprenez que la beauté n'est pas un luxe. C'est de l'oxygène.

Créer en Ukraine aujourd'hui, c'est créer avec des sens aiguisés. Vous entendez le silence différemment. Vous ressentez le froid différemment. Vous comprenez la fragilité non pas comme une idée, mais comme une présence physique.

Pour moi, la mode ne concerne pas les vêtements. Elle consiste à protéger l'être humain qui se trouve à l'intérieur du vêtement, à lui donner confiance et un espace pour s'exprimer individuellement. Elle consiste à insister sur la tendresse lorsque le monde devient brutal.

Chaque pièce que nous créons est porteuse d'amour. La lumière est plus forte que les ténèbres, même lorsqu'elle tremble.

 

Comment vous voyez-vous aujourd'hui ?

Je me sens comme une messagère et un pont entre Kiev et Paris. Entre une ville qui se réveille au son des sirènes et l’autre qui se réveille au son des terrasses de café.

Actuellement, la vie en Ukraine est sous tension. Les émotions sont pures, brutes. L'amour est absolu. La douleur est absolue. Cette intensité vit à l'intérieur de mon travail. Je ne peux pas m'en séparer.

Je suis également mère, épouse dans une famille divisée par la guerre, femme qui tente de concilier tendresse et responsabilité.

Je continue à développer notre école de design, car les jeunes créateurs ont besoin d'un avenir auquel croire. Je soutiens les enfants qui ont perdu leurs parents et ceux qui défendent notre liberté. Ce ne sont pas des identités différentes, mais une seule et même pulsation en moi.

 

Avez-vous choisi un thème particulier pour cette collection présentée à Paris ?

La collection s'appelle FIREFLY.

Elle est née de l'obscurité.

À Kiev, il y a des nuits sans électricité, sans chauffage, parfois sans eau. Les gens se déplacent dans la ville avec de petites lumières en main. De loin, les rues ressemblent à un ciel tombé sur terre, parsemé de minuscules étoiles qui se déplacent, des lucioles.

Cette image est devenue l'âme de la collection.

Elle a été créée en plein hiver, par moins 30 degrés, dans des ateliers parfois privés d'électricité, des pièces où l'on pouvait voir notre souffle dans l'air.

Mais à l'intérieur, il y avait de la chaleur.

FIREFLY parle de la lumière intérieure que nous protégeons. Elle est silencieuse. Elle ne crie pas. Mais elle refuse de disparaître. Et c'est ce que nous apportons à Paris : des vêtements qui transmettent la chaleur créée contre le froid.

 

Quelle est la chose la plus urgente à dire ou à faire aujourd'hui ?

Ne pas laisser sa lumière s'éteindre.

Protéger ses valeurs comme on protègerait sa maison. Protéger sa liberté comme on protègerait son enfant.

L'Ukraine ne se bat pas seulement pour son territoire. Elle se bat pour sa dignité, pour le droit de vivre en pleine conscience et librement.

Votre soutien compte. Votre présence compte. Votre attention compte.

Pour qu'un matin, quelque part à Kiev, une enfant se réveille et que le premier son qu'elle entende soit le silence, un silence paisible.

 

Comment travaillez-vous au quotidien ?

Je suis quelqu'un de naturellement structuré. J'aime l'ordre. Mais la guerre dissout l'illusion de contrôle.

La production se déroule dans une constante incertitude : sirènes, coupures d'électricité, chaine logistique interrompue. Les gens sont profondément fatigués. Et pourtant, nous continuons. 

J'ai choisi de ne pas délocaliser la production hors Ukraine. Ce n'est pas seulement une décision pratique. C'est une décision morale. Mes racines sont là-bas. Mes promesses sont là-bas.

À Paris, mes journées sont consacrées à la stabilité : renforcer les partenariats, développer la marque à l'international. Nous sommes désormais présents dans plus de 30 pays. Paris apporte perspective et dialogue. Kiev apporte profondeur et vérité.

Parfois, la collection arrive deux jours avant le défilé, transportée dans des bagages personnels pour compenser les perturbations et parce qu’on ne peut pas se fier aux services de livraison. Derrière chaque moment d’un défilé, il y a une persévérance invisible.

 

Comment a évolué votre façon de travailler?

Il y a plus d'imprévus. Plus de résilience.

Les voyages sont devenus un rituel d'endurance : 24 heures pour rejoindre Kiev depuis Paris, des frontières interminables, pas de vols, des changements d’itinéraire constamment. 

On apprend à travailler sans confort. À se reposer rapidement. À créer en plusieurs fois.

Mais quelque chose d'essentiel est devenu plus clair. Il y a moins de bruit en moi. L'envie d'impressionner est moindre. Plutôt une envie de vrai.

 

Contraintes, pénuries ?

Il y a des pénuries d'électricité, de chauffage et la chaîne logistique est imprévisible.

Il n'y a pas de pénurie d'imagination. Pas de pénurie de courage. Pas de pénurie d'amour pour la vie.

En Ukraine, vous ne pouvez pas vous isoler de la réalité. Vous partagez le même froid, la même obscurité, le même espoir que tout le monde.

Cette expérience commune crée un puissant sentiment d'équité et on se met à croire, croire en les gens, en la solidarité, en la paix.

 

L'espoir, est-ce votre plus grande fierté ?

Absolument ! Mon pays a survécu grâce à l'espoir. L'espoir mobilise. Il donne un sens à suivre lorsque la route est invisible et il donne de la force. La marque a également survécu grâce à l'espoir. Après avoir fui avec ma fille à Paris le premier jour de la guerre, je suis revenue en Ukraine trois semaines plus tard et j'ai réuni mon équipe pour continuer à vivre et à créer.

Quand vous voyez quelque chose fabriqué en Ukraine aujourd'hui, vous voyez plus qu'un simple design. Vous voyez un choix : celui de vivre pleinement, sans demi-mesure.

 

Si vous deviez définir votre style?

La femme LITKOVSKA est libre intellectuellement.

Elle incarne l'élégance et la rébellion tranquille. Elle apprécie la structure, mais laisse de la place à l'imperfection, à l'humanité.

Nos vêtements ont toujours quelque chose d’intentionnellement incomplet, car je crois que le geste final appartient à la personne qui les porte. C'est elle qui complète l'histoire.

Elle ne suit pas les tendances. Elle les ajuste. Elle s'écoute. Elle garde ce qui est vrai et se débarrasse de ce qui est vide.

 

Vos mentors et vos sources d'inspiration ?

Je suis inspirée par les personnes qui rayonnent d'une lumière intérieure.

Socrate, pour son courage à remettre les choses en question.

Jean-Sébastien Bach, pour sa structure divine.

Jiddu Krishnamurti, pour sa clarté.

Napoléon, pour sa volonté.

Yohji Yamamoto et Martin Margiela, pour avoir redéfini la forme.

Jérôme Bosch, pour la profondeur de sa vision.

Róisín Murphy, pour son individualité intrépide.

Isabelle Huppert, pour sa force tout en subtilité.

J'admire ceux qui comprennent que le talent n'est pas une propriété, mais une responsabilité.

 

Vos projets ? Votre rêve le plus cher ?

Je souhaite faire de notre école de design une plateforme internationale, qui relierait Kiev et Paris, offrant aux jeunes créateurs des outils, de la confiance et une visibilité mondiale. Je veux que leur parcours soit moins solitaire que le mien.

Je veux que LITKOVSKA devienne l'une des voix déterminantes de la Fashion Week de Paris.

Personnellement, mon rêve est très simple : me réveiller dans un Kiev paisible et tenir ma fille dans mes bras sans compter les heures.

 

Que représente Paris pour vous ?

Paris est ma deuxième maison.

Depuis 2013 et l’ouverture de notre premier showroom, c'est un lieu de croissance. En 2017, lorsque la Fédération de la Haute Couture et de la Mode nous a inclus dans le calendrier officiel de la Fashion Week de Paris, cela a été une forme de reconnaissance ; pas un miracle, mais le résultat d'un travail acharné.

Paris est le lieu où le passé et l'avenir de la mode se rencontrent.

Kiev me donne le rythme. Paris me donne l'écho.

Et entre ces deux villes, l'histoire continue.

 

L.B.