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ÉTOILES ALIGNÉES

Interviews

Conversation avec le producteur et compositeur Fabien Leclercq, alias LE MOTEL, au sujet de ses collaborations avec Matthieu Blazy.

Chaque défilé possède une ambiance et un style radicalement différents. Quels sont vos points de départ pour chacun ? Comment déterminez-vous le point de départ et l'évolution musicale pendant le défilé ? 

Tout part des discussions avec Matthieu Blazy. Lorsqu'il développe une collection, il arrive avec des concepts que j'essaie de traduire en musique. Parfois, ce sont des histoires ou des personnages, mais aussi des souvenirs personnels ou des textes. Cela dépend vraiment de chaque défilé : il nous imprègne de ses envies et de ses inspirations. 

Sur cette base, je fais mes recherches dans les archives de la Maison, et je commence à créer une palette de sons. Comme je viens de la musique de film et du field recording, j'enregistre aussi beaucoup de sons réels pour apporter cette dimension narrative et cinématographique au projet. 

Bottega Veneta a marqué vos débuts dans la mode, aux côtés de Matthieu Blazy et Pierre Debusschere. 

Tout à fait. Pierre, avec qui j'avais déjà collaboré, m'a demandé de collaborer avec eux et c'est comme ça que j'ai rencontré Matthieu. Quand il est passé directeur artistique de Chanel, il m'a appelé pour me demander de le suivre dans cette nouvelle aventure. La collaboration est très fluide car nous parlons le même langage. 

Et pour vous, est-ce que la mode représente un nouveau terrain de création ou cette dernière vous intéressait-elle déjà comme source d'expression ? 

Ça m'intéressait déjà, mais ce qui me passionne avant tout, c'est de raconter des histoires. Que ce soit à travers le cinéma, mon projet de musique électronique, la mode ou des installations artistiques, l'idée reste la même : essayer de raconter quelque chose ensemble en utilisant tous les médias et les artisanats qui existent. 

J’ai toujours été fascinée par l'idée que la vie possède sa propre bande-son, comme un "musical score" continu du quotidien. Est-ce une perception que vous partagez, et comment cela nourrit-il votre rapport à la création ?  

Oui, tout à fait. La musique est aussi très liée aux expériences personnelles de Matthieu et à ce qu'il a envie de raconter. Par exemple, pour le premier show Spring Summer 2026 au Grand Palais, on a voulu raconter une rencontre, une première histoire d'amour, cette première nuit où tout peut arriver. 
J'ai cherché à aborder cette histoire un peu autrement que ce qu'on voit parfois dans le cinéma américain, avec sa vision de l'amour très masculine, presque "cow-boy". Au fil de mes recherches, je suis tombé sur le film ForbiddenLove, qui explorait des histoires d'amour lesbiennes à une époque où elles étaient mal acceptées, voire condamnées par la société. L'idée était de trouver une façon différente de raconter l'amour, et la musique est le médium idéal pour ça. 

Quand Matthieu a été nommé chez Chanel, était-ce une évidence que vous feriez partie de l'aventure ? Et comment appréhende-t-on une maison avec une telle histoire et une identité sonore aussi forte ? 

Ah, c'était une évidence parce qu'on se comprend très bien. On parle le même langage, même si lui utilise d'autres outils que les miens. On arrive à créer, via la musique, un univers qui fonctionne avec ses histoires et la collection. 

Chanel reste une Maison avec une histoire à part entière. Plonger dans les archives a été une véritable révélation pour moi. Nous travaillons également avec Michel Gaubert, qui apporte son regard et son expertise musicale, fort d'une connaissance approfondie de la maison accumulée au fil des années. Je crois que Matthieu tient profondément à honorer l'héritage de tout ce qui a été accompli, tout en poursuivant l'écriture de cette histoire. C’est vraiment une question d'immersion : on a utilisé par exemple d'anciennes publicités avec Catherine Deneuve et on a regardé beaucoup de défilés pour voir comment toutes ces époques peuvent se raconter aujourd'hui. 

On dit souvent que travailler chez Chanel, c’est en devenir le gardien. Comment fait Matthieu pour protéger ce passé tout en injectant une nouvelle énergie dans ses collections ? 

C'est une belle image, celle des gardiens, et c'est très vrai. Ce qui est particulier chez Matthieu, c'est l'importance qu'il accorde à chaque corps de métier qui participe à la collection et au show. Il est par exemple très investi dans la musique : on se parle tous les jours pour bien construire la narration entre tous les looks. Il continue d'ailleurs à ajuster les choses jusqu'au dernier moment pour s’assurer que tout soit parfaitement aligné et que l'ensemble ne fasse plus qu'une seule entité. 

A l’occasion de la sortie de son mémoire l’année dernière, j'avais demandé à Michel Gaubert : "Est-ce qu'une bonne musique peut sauver une mauvaise collection ?" J'aimerais vous poser la même question : quel est votre avis là-dessus ? 

C'est une bonne question ! Personnellement, je ne pense pas qu'une excellente musique puisse sauver une mauvaise collection. Tout est beaucoup trop interconnecté pour ça. Ce qu'il faut surtout, c'est une énorme communication entre tous les corps de métier et que tout le monde parle le même langage. C'est à ce moment-là que la magie opère. Pour que ça marche vraiment, il faut que tous les éléments soient parfaitement alignés. 

Vous êtes producteur, compositeur de films, artiste et désormais collaborateur de l'une des plus grandes maisons de couture. Comment tous ces registres cohabitent et est-ce qu'ils se nourrissent les uns les autres ? 

Oui, tout à fait. Je pense que c'est super important pour moi, en tant qu'artiste, de pouvoir continuer à faire tous ces projets différents parce qu'ils se nourrissent complètement les uns les autres. C'est d'ailleurs ce qui apporte une vision différente : je conçois la musique comme un court-métrage où s'assemblent des voix, des sons et du "sound design" urbain pour former une structure globale. C'est vraiment la connexion entre tous ces éléments qui compte. C'est ce fil conducteur qui me permet de naviguer entre les installations artistiques, la mode ou le cinéma. 

Comment s'est passée la collaboration avec Michel Gondry ? Dans cet univers visuel si particulier, comment avez-vous travaillé ensemble et étiez-vous en contact direct avec lui pour créer ? 

C'était un magnifique projet et une belle opportunité, parce que je suis fan du travail de Michel Gondry depuis des années. C'était une grande chance de pouvoir collaborer avec lui. Comme il est musicien lui aussi, il a une vraie oreille : il avait des idées très claires sur certains éléments, mais en même temps, il m'a laissé énormément de liberté et m'a fait totalement confiance. On a beaucoup cherché ensemble et on était tous les deux très contents du résultat parce que, là encore, tous les éléments se sont bien alignés. Une partie de la musique a d'ailleurs dû être faite avant le tournage, parce que pendant le défilé c’était une actrice qui jouait du saxophone dans le métro à New York. C'est vraiment un puzzle qui s'est construit pendant plusieurs semaines avec beaucoup de discussions. C’était une belle collaboration avec Michel et le saxophoniste Brice Clausse. 

Si on revient sur votre premier défilé Chanel en octobre : quelles ont été vos impressions sur place, avec la lumière et la scénographie ? Qu’est-ce qui vous a le plus étonné dans cette expérience ? 

C'était très émouvant de voir qu'on entrait littéralement dans l'univers de Chanel, mais aussi dans celui de Matthieu. Ce qui m'a frappé, c’est de voir tout le monde, de la création du décor à celle des vêtements en passant par la musique, donner le meilleur de soi. Sans jeu de mots, j'ai vraiment eu l'impression que les astres s'étaient alignés. Il y avait une dimension très humaine, une fin magnifique avec des sourires partout, autant chez les invités que chez les mannequins. C'était magique, une immense fête. 

Pour conclure, j'aimerais revenir sur votre identité artistique : que représente exactement pour vous ce nom, "Le Motel" ? 

C'est un nom que j'utilise pour rassembler tous mes projets et mes collaborations. J'aimais bien cet aspect "plateforme" où les gens arrivent : des espaces de création se créent, puis chacun continue son chemin. Il y a aussi un côté universel dans ce mot, et une dimension nocturne qui rappelle l'univers de David Lynch, par exemple. C’est quelque chose qui fonctionnait bien pour réunir tous ces projets et ces collaborations sous un même nom.